Eye Haïdara, maîtresse de cérémonie de Cannes 2026 : portrait d'une actrice qui fait l'Histoire sur la Croisette

Ce mardi 12 mai 2026, au Palais des Festivals de Cannes, Eye Haïdara a ouvert la 79e édition du Festival de Cannes en tant que maîtresse des cérémonies. Une première dans l'histoire du festival : jamais encore une femme noire n'avait occupé ce rôle central, face au gratin du cinéma mondial et à des millions de téléspectateurs. À 43 ans, l'actrice franco-malienne révélée dans "Le Sens de la fête" arrive sur la Croisette avec sa marque de fabrique : de la sincérité, de la passion, et un engagement indéfectible pour faire bouger les lignes du cinéma français.
Qui est Eye Haïdara ? Une vie entre Paris et Bamako
Née à Boulogne-Billancourt, le cœur entre deux continents
Eye Haïdara est née le 7 mars 1983 à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine. Ses parents, tous deux maliens — son père ayant également des origines marocaines —, ont fait le chemin inverse de beaucoup de familles immigrées : après sa naissance en France, ils sont retournés vivre au Mali, dans le sud de Bamako. C'est pourtant à Paris qu'Eye grandit, dans le 17e arrondissement, au cœur du quartier des Batignolles, près du boulevard Bessières.
C'est là, à l'école primaire, qu'une enseignante encourage la jeune fille à monter sur scène. Une impulsion décisive. Eye Haïdara commence le théâtre dès l'enfance — mais pendant longtemps, le jeu reste pour elle un loisir, pas un projet professionnel. Elle se destine à une carrière de juge pour enfants. Ce n'est que vers 20 ans qu'elle prend conscience que ne pas jouer la rend profondément malheureuse.
De la Sorbonne aux planches : une formation rigoureuse
Le virage est net. Eye Haïdara décroche son baccalauréat avec option théâtre au Lycée Racine à Paris en 2001, puis un DEUG d'Arts du spectacle à l'Université Sorbonne Nouvelle en 2003. Elle intègre les cours d'Acting International sous la direction de Robert Cordier, puis l'Académie de théâtre de Lorient dirigée par Éric Vigner.
Parallèlement, elle multiplie les expériences sur les planches : "Les Voix de la gare du Nord" de Claire Simon, "La Place Royale", "Guantanamo", "La Faculté" au Théâtre de Lorient, "Lotissement" de Frédéric Vossier… Le théâtre sera toujours son ancrage premier.
Une carrière au cinéma : de Godard au grand public
2007-2016 : des débuts exigeants, loin des plateaux faciles
Eye Haïdara fait ses premiers pas au cinéma en 2007 dans "Regarde-moi" d'Audrey Estrougo, une histoire de rivalité amoureuse dans laquelle elle incarne un personnage avec une réelle épaisseur. Peu après, elle tourne avec Jean-Luc Godard dans "Film Socialisme" (présenté dans la section Un Certain Regard à Cannes en 2010) — une collaboration hors du commun dont elle garde un souvenir précieux : la caméra de son personnage, que Godard lui a offerte à la fin du tournage.
Elle joue ensuite dans "Jimmy Rivière" de Teddy Lussi-Modeste et se construit au fil de projets souvent exigeants et peu grand public : "La Taularde" d'Audrey Estrougo aux côtés de Sophie Marceau, des productions du Théâtre de Lorient, des films de niche qui forgent son identité d'actrice.
2017 : la révélation grand public avec "Le Sens de la fête"
Le tournant arrive en 2017. Éric Toledano et Olivier Nakache, les réalisateurs d'"Intouchables", lui confient le rôle d'Adèle dans "Le Sens de la fête" — une assistante de wedding planner au caractère bien trempé, qui tombe amoureuse de Gilles Lellouche sous l'œil de Jean-Pierre Bacri. La comédie fait plus de 3 millions d'entrées en salle, un score remarquable pour une comédie française.
Eye Haïdara y révèle une présence comique et une énergie qui tranchent dans un film dominé par des acteurs aux longues carrières (Jean-Pierre Bacri, Jean-Paul Rouve, Gilles Lellouche). Sa performance lui vaut une nomination au César du meilleur espoir féminin 2018 et au Prix Lumières.
2018-2026 : une filmographie dense, des personnages qui comptent
Depuis cette révélation, Eye Haïdara enchaîne les projets sans jamais chercher à se cantonner à un registre :
"La Lutte des classes" et "Les Goûts et les couleurs" de Michel Leclerc,
"Deux moi" de Cédric Klapisch,
La saison 2 de la série "En thérapie", réalisée par Agnès Jaoui — dans laquelle elle incarne Inès, une avocate de 40 ans qui regrette un avortement vieux de vingt ans. Un rôle intimiste qui lui vaut d'être abordée dans la rue par des spectateurs qui s'y reconnaissent,
"La Maison des femmes" de Mélissa Godet, premier long métrage inspiré de la première maison de soin et d'accompagnement des femmes victimes de violences sexuelles,
"À toute allure", dans lequel elle forme un duo romantique avec Gilles Lellouche, présent aussi en sélection à Cannes 2026 avec "La Vénus électrique".
À Cannes 2026, elle présente également le nouveau film d'Agnès Jaoui, dans lequel elle incarne Cora, une soprano au caractère affirmé dont la troupe est secouée par une accusation d'agression sexuelle. Le film sort en salles le 27 mai 2026.
2018 : la montée des marches qui a changé le regard
"Noire n'est pas mon métier" : un acte politique sur la Croisette
Le Festival de Cannes 2018 est le premier moment où Eye Haïdara marque l'histoire du festival — bien avant d'en devenir la maîtresse de cérémonie. Cette année-là, accompagnée de 15 autres actrices noires ou métisses du cinéma français, elle monte les marches de la Croisette sous le slogan "Noire n'est pas mon métier".
L'action est coordonnée avec la publication d'un livre collectif du même titre, auquel Eye Haïdara contribue, dénonçant les discriminations, les clichés et les préjugés qui pèsent sur les actrices noires dans le milieu du cinéma français. Parmi les signataires : Aïssa Maïga, Sonia Rolland, Karidja Touré, Mata Gabin, Rachel Khan.
Ce geste, en apparence simple, fait l'effet d'une onde de choc. Il formule publiquement, dans le cadre le plus médiatisé qui soit, ce que beaucoup vivaient en silence depuis des années.
De la Croisette militante à la scène d'honneur
Il y a quelque chose d'une boucle qui se boucle dans la nomination d'Eye Haïdara comme maîtresse de cérémonie de cette 79e édition. La femme qui avait monté les marches en 2018 pour dénoncer l'invisibilité des actrices noires est aujourd'hui celle qui accueille le monde du cinéma depuis la scène principale.
Lorsqu'on lui a proposé le rôle, elle a immédiatement eu une pensée pour Jeanne Moreau, la première femme à avoir assumé ce rôle dans l'histoire du festival. "J'ai dit oui tout de suite. En me disant 'T'es folle', mais en même temps c'est génial, c'est super, c'est joyeux", a-t-elle raconté. Puis les émotions ont pris le relais : "du trac, du stress, de l'angoisse, de la joie, de l'amusement dans le travail, un peu de tout."
Ce qu'elle a préparé pour Cannes 2026 : sincérité avant tout
Un discours écrit à plusieurs mains, sans stand-up
Eye Haïdara ne prétend pas être humoriste. Elle le revendique même, dans une époque où les cérémonies d'ouverture oscillent entre vanne et solennité. "Je ne suis pas humoriste, donc je veux y aller avec de la sincérité et de la passion. En tout cas, ce sera moi", a-t-elle affirmé à l'AFP.
Son discours a été préparé avec soin, accompagné de plusieurs plumes choisies avec attention. Face à un public international — dont une grande partie ne parle pas français et ne partage pas les mêmes références culturelles — elle a choisi l'universalité de l'émotion plutôt que le rire de connivence. "C'est un moment important, qui célèbre le cinéma et qui reste. J'ai envie d'être sincère, de m'amuser et d'en profiter. Ce sont mes trois lignes directrices."
Miri Ben-Ari : le violon comme fil conducteur
Pour accompagner son discours d'ouverture, Eye Haïdara a fait appel à la violoniste américaine Miri Ben-Ari, lauréate d'un Grammy Award. Une partition a été spécialement composée pour l'événement.
"J'en suis ravie parce que c'est une violoniste que je suis depuis de nombreuses années. J'aime beaucoup cet instrument. Je trouve qu'il est émotionnellement puissant. Il arrive à amener de la puissance et à faire monter les choses", a-t-elle expliqué.
La cérémonie d'ouverture en détail
La soirée d'ouverture de la 79e édition a réuni plusieurs artistes autour d'Eye Haïdara :
Miri Ben-Ari (violon) : partition originale composée pour l'occasion, accompagnant le discours de la maîtresse de cérémonie,
Theodora et Oklou : le duo de chanteuses françaises a interprété un titre des Beatles — un choix qui fait le bonheur du cinéaste Peter Jackson, fan inconditionnel du groupe et récipiendaire d'une Palme d'or honorifique lors de cette soirée,
Oklou est également membre du jury de la 65e Semaine de la critique, présidée par la cinéaste indienne Payal Kapadia.
La cérémonie était retransmise en direct dès 19h sur les antennes de France Télévisions, diffuseur officiel de l'événement.
Cannes, "une fenêtre sur le monde" : l'actrice et le festival
Un amour de cinéphile, pas de starlette
Pour Eye Haïdara, le Festival de Cannes n'est pas d'abord un tapis rouge ou une vitrine médiatique. C'est une expérience de cinéphile. "C'est via ce festival que j'ai découvert plein de noms d'artistes, de cinéastes. Ça réveille la curiosité et ça nous rend curieux d'aller découvrir le cinéma d'ailleurs en dehors des blockbusters", explique-t-elle. "Cannes, c'est ça. C'est le sens de l'international, la fête internationale du cinéma."
Parmi ses souvenirs les plus forts sur la Croisette : la Palme d'or d'"Entre les murs" de Laurent Cantet en 2008, un film sur la vie d'un lycée parisien qui résonne particulièrement pour quelqu'un qui a grandi dans le 17e arrondissement. Cantet est décédé en 2024, et ce souvenir prend ainsi une couleur particulière.
Face aux visages familiers : Gilles Lellouche, les films de la vie
La présence à Cannes 2026 de Gilles Lellouche — avec qui elle a partagé l'affiche du "Sens de la fête" et plus récemment de "À toute allure" — lui a procuré un plaisir évident. "Ça fait du bien de voir des petits visages comme ça que l'on connaît. Il y aura Gilles Lellouche aussi, c'est super. Je vais les avoir en face de moi."
Eye Haïdara, une actrice qui s'impose dans la durée
En vingt ans de carrière, Eye Haïdara a construit quelque chose de rare dans le paysage du cinéma français : une trajectoire cohérente, faite de choix assumés entre comédie populaire et cinéma d'auteur, de personnages féminins forts, d'engagement militant et de discrétion sur sa vie privée.
Née de parents maliens dans un 17e arrondissement qui l'a forgée, formée dans les grandes structures du théâtre public, révélée au grand public par une comédie à 3 millions de spectateurs, militante du collectif "Noire n'est pas mon métier" et désormais première femme noire à ouvrir le Festival de Cannes — son parcours dit quelque chose d'essentiel sur l'évolution, lente mais réelle, du cinéma français.
Ce soir du 12 mai 2026 sur la Croisette, en ensemble blanc face à la salle du Grand Théâtre Lumière, Eye Haïdara ne représentait pas seulement elle-même. Elle représentait toutes celles qui n'avaient pas encore eu cette place.
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